3 000 ppm de CO2 pur, sans autre polluant : à ce niveau, une équipe sino-danoise n’a mesuré aucune baisse des performances. D’autres études en trouvent une, dès 1 000 ppm. Le débat est réel, et il n’est pas tranché.

La plus citée, une étude de Harvard de 2016, mesure une forte baisse des scores de décision quand le CO2 monte. Une méta-analyse de 15 études va dans le même sens pour les tâches complexes. Mais les essais avec du CO2 pur seul ne retrouvent pas tous l’effet, et l’air confiné que le CO2 signale pourrait peser davantage.

Cet article met les deux côte à côte, dit ce qu’en pense l’ANSES, et donne trois actions simples. Elles se justifient par l’air que respirent vos équipes, sans promesse chiffrée de productivité.

L’étude Harvard, et ce qu’elle a vraiment mesuré

En 2016, Joseph Allen et son équipe de la Harvard T.H. Chan School of Public Health publient une étude dans Environmental Health Perspectives. 24 participants passent 6 jours dans des bureaux à environnement contrôlé. Ni eux ni les analystes ne connaissent les conditions du jour.

Les chercheurs font varier l’air neuf, les composés organiques volatils (COV, des polluants chimiques de l’air) et le CO2. Puis ils mesurent la prise de décision par un test standardisé.

Les conditions de bâtiment d’abord. Les scores sont 61 % plus élevés la journée « Green » (peu de COV). Ils sont 101 % plus élevés les deux journées « Green+ » (peu de COV, air neuf doublé, environ 550 ppm). La comparaison se fait avec la journée conventionnelle, riche en COV et au minimum d’air neuf.

Le CO2 injecté ensuite. Deux autres journées gardent l’air neuf et les COV du niveau Green+, avec du CO2 ajouté. Les scores sont 15 % plus bas à environ 945 ppm et 50 % plus bas à environ 1 400 ppm que les journées Green+.

Deux précautions. Ce sont des moyennes de journées d’essai, pas des seuils : rien ne se déclenche à 1 400 ppm. Et les auteurs demandent eux-mêmes une confirmation dans de vrais bureaux.

Les autres études : des résultats contradictoires

En 2012, une équipe de l’Université d’État de New York et du laboratoire de Berkeley avait ouvert la voie (Satish et al., Environmental Health Perspectives). Avec du CO2 pur injecté, 22 participants faisaient moins bien sur 6 des 9 échelles de décision à 1 000 ppm qu’à 600 ppm. À 2 500 ppm, 7 échelles baissaient nettement. Les auteurs concluaient : « Confirmation of these findings is needed ».

Cette confirmation n’est pas venue de tous côtés. Zhang, Wargocki, Lian et Thyregod viennent de l’université Jiao Tong de Shanghai et de l’Université technique du Danemark (DTU). Dans un laboratoire du DTU, ils ont exposé 25 personnes à du CO2 pur. Les niveaux : 1 000 puis 3 000 ppm, pendant plus de 4 heures. Ils n’ont trouvé aucun effet sur la performance (Indoor Air, 2017).

La même équipe est montée à environ 5 000 ppm de CO2 pur, avec 10 étudiants, pendant 2 h 30. Toujours aucun effet sur l’air perçu, ni sur des tests simples ou de difficulté moyenne (Building and Environment, 2016). Ce ne sont pas les tests de décision complexe d’Allen et de Satish. Dans l’essai de 2017, en revanche, quand le CO2 montait parce qu’on réduisait l’air neuf, la performance baissait à 3 000 ppm. Les auteurs l’attribuent aux bioeffluents, les odeurs et composés que nous émettons, pas au CO2.

Les synthèses restent partagées. Une revue de 37 études (Du et al., Indoor Air, 2020) juge les résultats incohérents. Les deux méthodes, CO2 ajouté ou air neuf réduit, semblent pouvoir affecter plusieurs fonctions. Dans les études qu’elle juge les plus solides, le CO2 pur n’affecte que la décision complexe, celle du test d’Allen et de Satish.

Une méta-analyse de 15 études (Fan et al., Building and Environment, 2023) conclut, elle, à un effet. Face à un air sous 1 000 ppm, les tâches complexes baissent nettement dès 1 000 à 1 500 ppm. Les tâches simples sont moins touchées. Les auteurs plaident pour une limite de moins de 1 000 ppm dans les postes à forte exigence intellectuelle.

La question reste donc ouverte : des études trouvent un effet, d’autres essais en CO2 pur ne le retrouvent pas. Aucune ne mesure la productivité réelle d’une entreprise.

Allen et al. 2016 - score cognitif global selon le niveau de CO2 injecté

UNE ÉTUDE, 2016 - CO2 INJECTÉ, VENTILATION ET COV CONSTANTS

Score cognitif global de 24 salariés de bureau, une seule étude

RÉFÉRENCE CO2 MODÉRÉ CO2 ÉLEVÉ
550 PPM CO2 945 PPM CO2 1 400 PPM CO2
référence -15 % -50 %
base de comparaison score cognitif global score cognitif global

Non retrouvé avec du CO2 pur à 3 000 ppm (Zhang et al. 2017) ; retrouvé sur les tâches complexes par une méta-analyse (Fan et al. 2023).

Source : Allen et al. 2016, Environmental Health Perspectives

Source : Allen et al. 2016, Environmental Health Perspectives

Ce que dit l’ANSES sur le seuil de 1 000 ppm

En France, les règlements sanitaires départementaux fixent 1 000 ppm de CO2 pour les bâtiments non résidentiels, en occupation normale. Ils tolèrent 1 300 ppm dans les locaux où il est interdit de fumer.

L’ANSES, saisie en 2012, a rendu son avis le 17 juillet 2013. Elle écrit que ces deux valeurs sont fixées « sans fondement sanitaire explicite ». Elle juge que les données « ne permettent pas d’établir une concentration seuil » protégeant la santé, le confort ou la performance.

Elle ajoute un point utile pour vous : le CO2 est un indicateur du confinement de l’air, pas de sa qualité. La seule mesure du CO2 « ne peut être considérée comme un indicateur de qualité sanitaire de l’air intérieur ».

L’avis ne minimise pas pour autant l’air confiné. Il relève des effets sur la santé, le confort ou la performance dès 100 ppm de CO2 en plus. Le CO2 y sert d’indicateur : ces effets sont imputés à l’air confiné. Il cite aussi l’étude de Satish, qui « suggère un effet propre du CO2 » dès 1 000 ppm, sans la juger suffisante seule.

Quant au chiffre de 800 ppm, il vient d’un avis du Haut Conseil de la santé publique du 28 avril 2021. Il visait les établissements recevant du public, en pleine épidémie de Covid-19, pour limiter la transmission du virus. Ce n’est pas un repère de productivité.

Ce que le droit impose dans un bureau, c’est un débit d’air neuf. Avec une ventilation mécanique, l’article R. 4222-6 du Code du travail demande 25 m³/h par occupant dans un bureau (version en vigueur depuis 2008). Il ne fixe aucun taux de CO2.

La surveillance obligatoire de l’air, avec mesure du CO2, vise d’autres lieux. Ce sont les crèches, les écoles, les accueils de loisirs et certains établissements médico-sociaux (article R. 221-30 du code de l’environnement, version en vigueur depuis le 29 décembre 2022). Les bureaux n’y figurent pas. Le détail pour une crèche est dans notre article sur la facture énergie d’une crèche.

Qualité de l’air au bureau : ce que le CO2 signale

L’air que l’on expire contient environ 4 % de CO2, soit 40 000 ppm, selon le HCSP. Dans un bureau fermé et occupé, sans fenêtre ouverte ni ventilation en marche, le taux monte au fil de la journée. De combien ? Cela dépend du volume, des occupants et des fuites d’air. Seul un capteur donne le chiffre de votre bureau.

Le CO2 n’a pas d’odeur. Dans l’essai de Zhang à 5 000 ppm de CO2 pur, les participants n’ont perçu aucune différence d’air. Ce que l’on sent dans une salle de réunion fermée, ce sont les odeurs humaines. Ce sont elles que les chercheurs soupçonnent de peser sur la performance.

C’est là que le capteur sert. Un chiffre de CO2 élevé ne prouve pas que vos équipes décident moins bien. Il prouve que l’air ne se renouvelle pas assez, et que tout ce que la pièce émet s’accumule.

Combien coûte un bureau mal ventilé ?

On ne le sait pas. En 2015, MacNaughton et l’équipe de Harvard ont publié une estimation économique dans l’International Journal of Environmental Research and Public Health.

Leur chaîne de calcul est la suivante. Doubler l’air neuf (de 20 à 40 cfm par personne) ferait passer le score au test de décision du 62e au 70e percentile. Les auteurs supposent qu’un point de percentile au test vaut un point de percentile de salaire. Sur les salaires américains de bureau, cela donne 57 660 contre 64 160 dollars, soit 6 500 dollars par salarié et par an.

C’est un ordre de grandeur hypothétique, pas une mesure de productivité. Il repose sur les résultats d’Allen, que tous les essais ne retrouvent pas, et sur une hypothèse de salaire. Nous ne le transposons pas en euros : aucune donnée française ne permet de refaire ce calcul honnêtement.

Le pré-diagnostic Diag-Tertiaire ne chiffre pas non plus la productivité. Il traite la ventilation comme un poste d’énergie : arrêt hors des horaires, ventilation selon la présence ou selon la saturation de l’air, chacune chiffrée quand elle s’applique à votre local.

Votre DPE ne dit rien de l’air que vous respirez

Le DPE classe la consommation d’énergie et les émissions de votre local. Il ne mesure ni le CO2, ni l’air neuf réellement apporté. Nous n’avons trouvé aucune étude qui relie la classe DPE à la productivité.

Le lien peut même jouer à l’envers. Dans un local ancien, on ferme souvent tout l’hiver pour limiter les pertes de chaleur, et l’air vicié reste. Dans un local bien isolé, les fuites d’air disparaissent : sans ventilation qui tourne, l’air se renouvelle encore moins.

Un bon DPE et un air confiné peuvent donc aller ensemble. Seul un capteur tranche.

Ce que vous pouvez faire dans les 30 jours

Trois étapes, par ordre de coût croissant.

Mesurer d’abord. Un capteur de CO2 portable coûte de l’ordre de 80 à 150 € (ordre de grandeur constaté sur le marché). Posez-le dans la salle la plus occupée, loin des fenêtres et des bouches d’air. Relevez les valeurs pendant 5 jours ouvrés.

Si vous dépassez souvent 1 000 ppm, le repère des règlements sanitaires, votre air se renouvelle mal. Vérifiez alors que la ventilation tourne aux heures de présence, au débit prévu.

Aérer ensuite. Ouvrez en grand, à heures fixes, et regardez ce que fait le capteur. En 2021, le HCSP conseillait aux établissements recevant du public d’ouvrir au moins 5 minutes toutes les heures.

Faire vérifier enfin. Une ventilation existante mais négligée se nettoie et se rééquilibre, pour 1 500 à 3 000 € (ordre de grandeur constaté sur le marché, à confirmer par devis). Une ventilation qui récupère la chaleur de l’air sortant (VMC double flux) coûte de l’ordre de 8 000 à 14 000 € installée pour 200 m², à confirmer par devis.

Pour situer la ventilation parmi les autres postes d’un immeuble de bureaux, voir notre diagnostic énergétique des bureaux. Le pré-diagnostic gratuit de Diag-Tertiaire chiffre ensuite les actions qui s’appliquent à votre local, aides déduites.